Enfin je pense.
Je ne vois pas d’autre explication logique à ce que j’ai vécu, aux scènes, terribles, insoutenables, auxquelles j’ai assisté vendredi dernier.
À la préfecture de police de Paris.
Quelle idée me direz-vous, aussi, de venir un vendredi, après déjeuner, à la préfecture de Police de Paris ?
Certes.
Mais j’avais une bonne raison, et je n’avais pas l’intention de la voir me passer sous le nez la bonne raison.
J’avais besoin de refaire mon passeport, non pas périmé, mais le pauvre, pas encore bionique, pardon biométrique, en urgence.
Et c’est là qu’on rigole déjà. En prononçant le mot « urgence »
La veille (oui parce que j’y étais déjà allée la veille, en coup de vent), alors que la grande salle consacrée aux passeports et cartes d’identité était déserte (toujours pas compris comment cela était possible), la gentille dame m’avait donné LA liste des justificatifs à apporter.
Et c’est là que j’ai commencé à rigoler… pour avoir ton passeport en urgence, il faut que tu aies tes billets d’avion (serpent queue toussa), un mot de ton employeur qui affirme la grande importance de ta présence sur les lieux (du crime) ET une fiche de paye. Bien sûr. Puisqu’évidemment tout le monde a une fiche de paye (ah non tiens)
Désemparée, j’ai cru que tout était fichu. Mais c’était sans compter le soutien infaillible de l’Homme qui m’a proposé d’apporter à la dame, à la place mon justificatif d’immatriculation au statut d’auto-entrepreneur ! (Note à moi-même penser à garder l’Homme, il a de bonnes idées)
Et me voilà toute guillerette et motivée vendredi midi repartie, avec tous les justif et paperasses nécessaires, vers la Préfecture.
À l’aise, Blaise, je vais directement au fond du couloir, persuadée de passer 10 minutes max dans les locaux.
Mouais. Non en fait. Blindée la salle. Je décide de prendre un ticket immédiatement, même si le 1er accueil m’avait dit que ce n’était pas utile… vu que c’était une demande urgente…
J’appuie sur le bouton « je n’ai pas de rendez-vous ». Rien.
J’appuie sur le bouton « j’ai un rendez-vous » … oui je sais je n’en avais pas, et cette couillonne de machine a dû le sentir, vu que… rien n’est sorti non plus.
Je vois des gens, avec des tickets. Je vois une dame derrière le guichet de l’accueil.
Je passe une tête, je dis bonjour, je m’excuse et je demande : « c’est bien ici pour les demandes de passeport en urgence ?»
« Faut prendre un ticket »
Ah
(Bonjour hein. Non. Un sourire peut-être ? non c’est pas grave.)
C’est que là-bas, on m’a dit de ne pas en prendre et…
« Faut prendre un ticket »
Oui, j’ai bien entendu, mais bon, c’est que la machine, là, elle ne veut pas m’en donner (la vilaine)
« Ah ba si elle ne donne plus de tickets c’est qu’on ne prend plus personne madame »
Ah
Mais c’est qu’il n’est que 14h en fait donc euh…
« plus de ticket, plus d’entrée, faut revenir demain »
(Ok toi parler machine ou toi humain ?)(je vous passe la description du ton de la dame lors de ce merveilleux échange très productif)
Sauf qu’on ne me la fait pas à moi, j’ai décidé d’attendre, au bout de son comptoir.
Et le défilé a commencé.
Ce vieux monsieur, déjà venu 3 fois, avec ticket je précise, qui s’est vu rembarrer parce qu’ « on ne met plus personne en salle » (c’est que ça ferme à 16h, et il ne faudrait pas qu’il reste une personne à passer à 16h05 hein)
Ce jeune cadre souriant, plein de dynamisme, qui passe une tête, me voit, me demande si c’est ici les permis de conduire. Après lui avoir indiqué avec humour que je ne faisais MALHEUREUSEMENT pas partie des employés de la préfecture, je lui montre la dame (enfin elle ressemble à une dame) derrière le comptoir. Je le préviens, malheureux, qu’il faut faire gaffe, elle mord, elle n’est pas de bonne humeur. Il se marre. Il a de l’humour (et de l’espoir aussi). Il s’excuse, dit bonjour (comme moi hein) et pose sa question…
« Vous avez le numéro 107 ? »
Euh
(il me jette un regard désemparé, je lui rappelle que je l’avais prévenu !)
« Non, je voulais juste savoir avant d’en prendre un (mon gars si tu savais, il n’y en a plus, mais bon, je n’ai pas voulu le couper dans son bel élan héroïque visant à rendre la chose humaine), si c’était ici pour les permis de conduire ? »
« Je ne parle qu’au numéro 107 »
Vala
Prévenu toussa
Il m’a manqué pendant ces longues minutes d’attente, j’ai adoré sa sortie, quand, après avoir enfin trouvé la réponse à sa question, il a balancé à haute voix « votre collègue, aimable, elle, m’a gentiment renseigné »
Et puis, IL est arrivé, un autre jeune homme, cette fois, je me suis demandé si je n’avais pas collé « bureau de renseignement » sur mon front. Il s’adresse à moi, « vous savez si on peut acheter des timbres fiscaux ici ? ». « Ah ça m’étonnerait bien… mais dites-moi vous là, vous avez un ticket ??? » « Oui » (là, il m’a pris pour une folle, et il a eu raison ) « Mais, mais, mais vous venez juste d’arriver pourtant !?? » « Oui… »
La salope ! (pardon), elle avait remis des tickets dans la machine SANS ME LE DIRE !
C’est là que j’ai couru prendre un ticket
14h45
Début de la vraie attente. Pensée émue aux personnes refoulées qui en fait, en venant quelques minutes plus tard (!!) se seraient vu remettre le précieux ticket…
Quels moments merveilleux, intenses, j’ai adoré (vraiment) la solidarité entre les gens, tous logés à la même enseigne infernale de la dame de l’accueil et de l’administration tout entière.
Le stress : ai-je bien tous mes documents ? Vous pensez que ma photo va passer ? On se contrôle nos dossiers, on se prête de la monnaie pour la photocopieuse, on se garde les affaires. C’est beau.
Ces regards, cette tension, mais aussi cet humour et cette putain de PATIENCE !
Et puis des pauses ludiques : cette dame qui vomit toutes les injures gardées bien au fond depuis 9h du matin, parce qu’elle n’a pas la fameuse « fiche de paye » qui prouve que son employeur est son employeur. Oups
L’autre qui passe ses nerfs sur la personne « planquée derrière, le cul vissé sur sa chaise, pendant qu’il y a des gens, madame, qui tente de travailler entre le temps perdu dans cette administration de merde »
Touchée j’étais. Parce que c’est tout de même la 2e chose à laquelle j’ai pensé, après m’être dit, qu’en effet, cela ne doit pas être rose tous les jours de bosser là, de se taper les colères, les frustrations et l’impatience du public : « BORDEL, il y a des chômeurs qui tueraient père et mère pour bosser là, à ta place, espèce de mal élevée. »
Parce que je veux bien être compréhensive (empathie est mon 2e prénom), mais franchement, pendant les 2 heures que j’ai passé là-bas à observer tout ce manège, je me dis qu’un peu d’amabilité permettrait vraiment de faire passer un peu plus simplement ces moments merdiques imposés.
La mal lunée a fini par appeler mon numéro, elle m’a donc parlé, j’ai ravalé toute ma haine mauvaise humeur et je l’ai brossé dans le sens du poil, bonjour, oh que vous êtes jolie dans ce petit chemisier à fleurs, elle a validé mon dossier et officiellement « remis dans la file d’attente »
Joie. Bonheur. Attente.
Ma sauveuse était, elle, adorable, très drôle, très simple et vraiment gentille. Je l’ai aimé dès son 1er regard. Et je lui ai roulé une pelle quand elle m’a dit que j’aurai mon passeport 3 jours plus tard. À temps donc.
Lundi, je pars à New York. Invitée à assister à une conférence de presse pour le lancement de nouveaux jeux sur console. Je ne resterai que 2 jours et demi. M’en fiche. Je vais à New York.
C’est extraordinaire.